Coup de cœur.
Gaston Berger, « Le temps », 1959.
« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement » (La Rochefoucauld). Il était naturel que l’homme s’appliquât à dissiper l’angoisse existentielle. Il y est parvenu par des moyens fort divers, qui peuvent être regroupés en quatre catégories principales : le divertissement, la résignation, la foi et le sacrifice.
Le divertissement. Notre situation nous inquiète, notre destinée nous préoccupe. Mais le présent est là, avec la chaleur de la vie, avec aussi ses soucis et ses plaisirs et les problèmes précis que nous pose le désir de dissiper les une et de prolonger les autres. Il semble facile et il est tentant de se réfugier dans l’oubli qu’il procure. Détournons-nous du passé, ignorons délibérément l’avenir et goûtons l’instant qui passe. Le moraliste ou le prédicateur veulent notre conversion. Nous leur échapperons en nous livrant au divertissement. […]. Ainsi vivre dans mes souvenirs ou dans mes rêves, c’est vivre dans ce qui n’a point d’existence. Mais inversement, m’enfermer dans le présent pour mieux goûter des choses réelles c’est en laisser perdre toute la qualité. Coupé du passé et de l’avenir, le présent est absurde.
La résignation. Aussi arrive-t-il parfois que le philosophe triomphe. Celui qui a saisi vraiment, fût-ce une seule fois, le tragique de sa condition ne peut plus se satisfaire complètement du divertissement. La rage même qu’il met à s’étourdir lui révèle qu’au fond de lui l’angoisse subsiste. Alors s’offre à lui l’attitude stoïcienne, c'est-à-dire le repli sur l’homme. Déçu ou trompé par le plaisir, on se consolera par l’orgueil.
La foi. Cette existence que la mort rend dérisoire et dans laquelle la fuite du temps ne se laisse guère oublier, il y aurait peut être un moyen de la rendre supportable et même de la justifier tout à fait. Ce serait d’établir que le caractère absolu de la mort n’est qu’une apparence. C’est cette révélation que nous apporte la plupart des religions. Si la mort n’est qu’une transformation au lieu d’être un anéantissement, elle peut sans doute poser encore maints problèmes. Elle cesse du moins d’être le scandale total. [..] Pour que l’angoisse s’évanouisse vraiment, il faut que la mort soit décidément niée et peut-être que le temps lui-même soit transcendé. La foi est une solution. Par contre, si je ne puis croire à la possibilité du salut, il faudra m’appliquer à détourner sur des objets futiles mon attention trop lucide, ou compenser par les amères joies de l’orgueil l’absence du bonheur.
Le sacrifice. Il y a encore une manière d’échapper à l’angoisse et elle est accessible à tous les hommes, quelles que soient leurs croyances : c’est le sacrifice. Celui qui risque sa vie pour son Dieu, son pays ou pour la cause qu’il croit juste, n’est plus écrasé par l’idée obsédante d’avoir à perdre son existence. Celle-ci cesse d’être une fin absolue ; elle n’est plus qu’un instrument, dont il importe seulement de bien savoir se servir. […] Pour le saint, l’ambitieux ou le passionné, le temps n’est pas supprimé. Il cesse seulement d’être une émotion pour devenir un moyen ou un obstacle. On ne le savoure plus dans l’ambivalence de la nostalgie : on l’utilise. Lorsque la valeur nous inspire, elle nous détourne du rêve autant que du plaisir, elle nous oblige à l’action. Nous sommes à la limite du temps existentiel.