20.10.2008

Entretien avec John Woods, co-auteur du premier rapport du GIEC, co-détenteur du prix nobel de la paix 2007

John Woods’ Nobel Prize LectureL’histoire extraordinaire du GIEC, une aventure humaine et scientifique

 

Propos receuillis par Alexis du Fontenioux. décembre 2007

Le GIEC a obtenu collectivement le prix Nobel de la paix. Récompense suprême pour une association de scientifiques travaillant sur les changements climatiques. Comment est née cette aventure ? Quels individus sont à l’origine de ce mouvement qui a aujourd’hui ouvert les yeux du monde sur les enjeux du 21ème siècle. Quels furent les obstacles et quels combats ont-ils menés pour faire aboutir ces travaux herculéens? John Woods, professeur émérite, prix Nobel de la paix 2007 comme membre du GIEC et contributeur majeur du premier rapport en 1989, est le témoin de cette formidable aventure.

Ce qui frappe au premier contact du professeur John Woods, c’est son charisme issu d’une intelligence fine et fulgurante, c’est sa détermination et sa volonté sans faille, c’est une capacité de travail hors du commun consacrée à la passion de la science. John Woods est physicien de formation et aborde dans les années 60 les problématiques de la météorologie sous l’angle de l’océanographie, discipline méconnue et peu développée. John Woods se concentre sur la part jouée par les océans dans la prévision météorologique. A cette époque un groupe international de  scientifiques, The World Meteorological Organization, est mandaté par les Nations Unies (sous l’impulsion initiale de JF Kennedy) pour établir des modèles de prévisions du temps entre 10 jours et un mois. Au départ donc, une poignée de scientifiques, à peine plus d’une dizaine, tous talentueux, artistes de la recherche. A l’origine aussi, une question simple : « comment prévoir le temps avec précision au-delà  d’une semaine », enjeu majeur pour les politiques, enjeu militaire, enjeu économique… Sont mises à contribution toutes les disciplines scientifiques permettant de déduire des modèles fiables et exploitables. Nous sommes dans les années 60, la guerre froide bat son plein, l’homme explore l’espace. En 1975, la connaissance de John Woods des interactions entre océans et prévisions météorologiques l’amène à intégrer ce groupe de travail devenu le Global Atmospheric Research Program.

Seulement voilà, au bout de 10 années de travail, la conclusion de nos scientifiques tombe comme un couperet :, « au-delà de 10 jours, la fiabilité de la prévision météorologique est impossible, cela s’apparente au chaos ». Le projet tombe à l’eau. Qu’à cela ne tienne, les progrès et les découvertes réalisées par nos 12 experts dans des domaines que nous ne soupçonnions pas, leur forge une nouvelle conviction « s’il n’est pas possible de prévoir localement le temps qu’il fera, nous pouvons cependant tenter de modéliser le climat planétaire global sur le siècle à venir". Idée inédite et présomptueuse, si nous ne pouvons faire de prévisions à 10 jours, quels fous pourraient prétendre analyser le climat sur un siècle ! Mais pendant ce temps, les découvertes d’augmentation de la température (Hawaï) et de la corrélation entre cette augmentation et la concentration de CO2 dans l’atmosphère (Groenland), offre un postulat édifiant : tout semble indiquer que le climat se réchauffe. Nos scientifiques sont tombés sur une pépite, ils ont découvert quelque chose qui changera la face du monde, de la politique, de l’économie, de la diplomatie : oui, tout corrobore à ce constat, il fait de plus en plus chaud. S’appuyant sur ces découvertes,  l’idée devient claire : « prévoir le climat est un problème d’atmosphère, et le problème de l’atmosphère revient à étudier toutes les composantes agissant sur elle : océans, terres, activités humaines ». Une idée folle assurément. L’enjeu pour ce gigantesque projet est de « considérer la planète dans une approche inclusive ». Si on ne peut pas prévoir le temps localement et à court terme, « la mémoire que conserve les éléments » doit permettre de modéliser le climat global à long terme. « Penser globalement et un saut considérable » explique John Woods. Nos 12 experts sont tout simplement en train de créer une nouvelle discipline scientifique : la science du système planétaire.

Bien sûr, il va falloir confirmer cela scientifiquement. Nous sommes à la fin des années 70, le premier problème c’est l’argent… Comment mobiliser les ressources nécessaires pour répondre à une question que personne ne se pose sérieusement.  Le projet est pharaonique et les montants à engager pour mener cette aventure sont énormes. Il faut analyser l’ensemble des éléments influençant le climat,  décrypter le système des courants marins (dans l’idéal simultanément), envoyer des satellites d’observation, aménager ou même construire des navires pour réaliser des mesures extrêmement précises des températures océaniques. Bref, nous parlons ici de milliards d’euros d’investissements! Il faudra mettre en place des modèles d’analyses, créer des ordinateurs capables de traiter des problématiques complexes au premier rang desquelles « l’organisation des courants marins » chère à John Woods. Il faut au minimum 10 ans avant de pouvoir créer ces outils et les exploiter, 10 années pour démontrer une hypothèse qui rencontre à cette époque au mieux l’indifférence, au pire le déni. Comment convaincre les gouvernements et les institutions internationales qu’il s’agit là d’un enjeu majeur pour l’humanité? Il faudra de même 10 années à John Woods et à ses complices pour convaincre et obtenir les financements nécessaires. Une étape fondamentale est franchie avec la création du World Climate Research Program en 1980. Il fallait aller cependant encore plus loin. Obtenir le mandat international officiel pour étudier un thème précis et dérangeant : quelles hypothèses et scénarios peut-on établir concernant les changements climatiques globaux à venir dans les 100 prochaines années ? Quel rôle tient l’activité humaine dans ces changements prévisibles ? Quelles conséquences peut-on attendre de ces évolutions ? 10 années supplémentaires à faire le siège des institutions internationales, des gouvernements, du G7. Quelques politiques ont fini par souscrire à l’intérêt du projet. Margareth Thatcher, avant d’être la dame de fer que l’on connaît, est aussi une femme de sciences, elle est passionnée par les questions scientifiques, elle écoute avec attention les folies de ces experts. Sir Crispin Tickell, ambassadeur à l’ONU, met sa carrière entre parenthèses pour étudier le climat à Harvard (le fou).  François Mitterrand aussi, qui met les questions climatiques à l’ordre du jour des rencontres internationales. Ainsi, grâce à la persévérance et à la force de conviction de nos protagonistes, l’idée fait son chemin dans les cercles des nations unies. L’argent est collecté, l’aventure commence, le plus dur est à venir.

En 1987, le GIEC voit enfin le jour. Le défi lancé est considérable, il s’agit donc d’établir les modèles de prévision des changements climatiques en intégrant les dimensions scientifiques, techniques et socio-économiques. Il faut mobiliser dans le monde entier les ressources humaines nécessaires (plus de 1000 chercheurs) créer le consensus international et produire en 2 années un premier rapport (1989). « Il faut se souvenir qu’à l’époque, le mur de Berlin était encore debout, que la Chine et l’Inde en étaient aux prémices de leur développement actuel, c’est dire la complexité de la tâche qui nous était impartie ». L’agrément international des conclusions du GIEC doit être suffisamment large pour anticiper les controverses inévitables. L’organisation doit être basée sur des principes de rigueur scientifique pour faire « la différence entre le bruit et le signal ». La transparence, l’honnêteté, l’objectivité sont les pierres angulaires du groupement qui transcende les nations et les intérêts particuliers. Le GIEC développe une philosophie que John Woods résume : « Il y a les éléments que l’on sait connaître, les éléments que l’on sait ne pas connaître, et ceux dont nous ignorons même notre ignorance ». John Woods souligne avec émotion le rôle fondamental joué par Bert Bolin qui organisa les travaux du GIEC en définissant les méthodologies, les process et les 3 groupes de travail : l’analyse prospective des scénarios économiques et politiques de développement, la traduction en termes d’impacts sur le climat mondial et les conséquences pour l’homme des changements climatiques induits.

Ainsi est né le GIEC, de l’intuition, de la volonté et du travail d’une poignée de scientifiques géniaux qui allaient démontrer en quelques décennies la réalité des changements climatiques en cours et du rôle joué par l’homme dans ces évolutions (rapport de 1995). Jamais un projet scientifique ne fut plus international, 1000 chercheurs, issus de tous les pays, réunis sur un défi humain et technique. Un dispositif permettant de dégager un consensus commun, au-delà des intérêts particuliers avec un seul objectif, informer le monde et ses dirigeants de l’avenir de notre humanité, et alerter sur la nécessité de prendre en compte une réalité scientifique partagée par le pus grand nombre : le réchauffement climatique global.  « Pour toutes ces raisons, le GIEC mérite l’attribution du prix Nobel de la Paix » estime John Woods. Le GIEC, c’est la responsabilité globale, c’est l’alliance des savoirs, c’est le partage d’une connaissance, c’est une méthode, c’est sûrement une partie de l’avenir du monde.

 

 

Contribution du Professeur émérite John Woods à l’étude du changement climatique

1976-79                Global Atmospheric Research Program

1979-84                Climate Change and the Ocean

1980-86                World Climate Research Program

1984-86                World Ocean Circulation Experiment

1987-90                International Geosphere-Biosphere Program

1989                      Planet Earth meeting in Paris (oceanography)

1989                      Intergovernmental Panel for Climate Change

1990                      Second World Climate Conference

1990-95                ICSU Advisory Committee on the Environment

1992-95                Global Ocean Observing System

1992-94                OECD Megascience Forum (Coordinator oceanography)

1994-97                World Bank Global Environment Fund (Chair International Waters)

 

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